lundi 9 décembre 2013

#150



L'heure est aux aveux. Le visage blême, j'avance, certain de ne pas sortir indemne de cet orage s'apprêtant à éclater...


— Monsieur M., je vous en supplie ! Vous n'avez là aucune preuve crédible pour m'accuser ainsi ! Reprenez vos esprits ! La colère vous égare ! Je ne suis pas le coupable ! Non, ce n'est pas moi qui ai pressé la détente, vous entendez ? Ce n'est pas moi ! Vos soupçons sont injustes et font peser sur ma conscience un remord que je ne mérite pas de porter. Je ne saurai d'ailleurs supporter un tel poids plus longtemps ! Votre mémoire vous fait défaut ! Vous vous trompez à mon sujet ! Souvenez-vous donc ! Vous avez été victime de la pulsion de mort d'une foule humaine en délire qui est même allée jusqu'à vous torturer sous une pluie de crachats et de quolibets avant que l'un d'entre eux vous colle froidement une balle entre les deux yeux au beau milieu de la place publique d'un village dont j'ignore le nom. J'en ai moi-même été le témoin. Oui, je suis tombé bien malgré moi sur le lieu de votre supplice alors que je tentais de retrouver mon chemin. Veuillez me croire ! Ma présence en ce lieu n'était que pure coïncidence ! Je veux bien reconnaître devant vous, non sans honte, ne pas avoir eu le courage d'aller à votre secours. Mais sachez que quelque soit les mots que j'aurais crié pour tenter d'apaiser leurs esprits, la démence de leur rage commune à votre égard semblait à cet instant irréversible. Que leur aviez-vous fait pour qu'ils en arrivent à vous haïr à ce point ? Quelle parole dangereuse portiez-vous pour qu'ils désirent ainsi vous faire taire à jamais ? Vous êtes le seul à pouvoir répondre mais sachez qu'à mes yeux, rien ne peut justifier de telles atrocités. Alors certes, la peur m'a comme toujours paralysé et tout prétexte était bon pour ne pas vous venir en aide mais ma lâcheté, aussi basse soit elle, ne peut être seule responsable de votre assassinat. Croyez-moi monsieur M., ce n'était pas moi, c'était la foule.


Long silence de monsieur M. avant qu'il ne me réponde comme jamais auparavant, un léger sourire aux lèvres, comme si la vérité était de son côté et qu'il s'apprêtait, avec une délectation certaine, à me l'injecter dans le sang :

— Personne n'aurait dû faire de vous un homme. Au fond, on ne pouvait pas faire pire vous concernant. J'ai la nausée à vous écouter vous débattre avec votre conscience. Comment osez-vous encore nier votre responsabilité en pleurnichant ainsi, comme si vos larmes et votre ton aussi indigne que ridicule étaient là un gage de votre sincérité. Vous voulez donc des preuves ? Tenez ! Lisez ce qu'il y a écrit sur cette feuille de papier. En effet, chaque ligne confirme les faits que vous venez de m'énoncer mais vous passez malicieusement sous silence ce qui vous compromet...

— … ?

— Ne reconnaissez-vous donc pas votre écriture ? 

— …

— Regardez, vous avez même signé de votre nom. Pire encore, vous vous êtes donné le droit, avec une indécence dont je ne vous croyais pas capable (et ce malgré le peu d'estime que je vous porte) de publier le soir même le récit de mon exécution, comme si elle n'avait pas été assez humiliante, comme s'il vous fallait en plus en rendre compte dans les moindres détails pour distraire l'ennui de la dizaine de lecteurs qui vous sont fidèles. Voilà, sous couvert de l'alibi d'écrire, vous avez consciemment fait de ma mort un spectacle des plus obscènes.

— ...

— Cette foule c'était vous. Vous êtes l'auteur de ma mort. Et cette place publique n'était rien d'autre que l'espace obscur dans lequel vous avez publié mon exécution, cet espace que vous nommez les nuits échouées et qui n'est rien d'autre que mon personnage à la merci de votre minable et morbide mise en scène. Vos mots sont gratuits, et quand vous croyez en tirer une ridicule petite fierté, sachez que je suis encore là, tapi dans l'ombre de votre conscience, comme le soupçon d'un cancer des mots que vous tentez vainement de vous cacher malgré la douleur qui vous hante un peu plus chaque jour, chaque nuit. Aujourd'hui, vous ne pouvez plus vous défiler devant l'évidence de ma présence dans votre vie. Vous êtes cette fois allé trop loin. Vos jérémiades ce soir ne sont qu'une énième tentative vaine de vous disculper, de nier l'orgueil blessé à l'origine de votre fiction.
Mais m'abattre de la main anonyme d'une foule sauvage n'a pas suffi pour masquer votre propre désir de vous débarrasser de moi pour de bon et passer enfin à autre chose, peut-être un autre livre, une autre histoire, un autre chien sous le coup de votre bâton frappant au moindre signe d'indépendance, un autre pantin à martyriser de votre triste nature garnie de procès, de vengeances, de frustrations... Et bien non, je suis encore là, fin prêt à vous faire payer ce que vous m'avez fait subir, non seulement à moi, mais aussi à tant d'autres personnages issus de votre écriture et qui eux n'ont même pas eu le temps de se retourner contre vous et votre lâcheté. Allez ! Levez-vous de ma chaise ! Lâchez mon crayon ! Plus vite que ça ! À votre tour d'être à la merci de votre fiction. Il est grand temps de payer, de rendre justice aux heures tuées ces dernières années... 


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